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Gregory Papin   

"Je ne passe pas ma vie à écouter mon radiateur."

Tout droit échappé d'un roman de John Le Carré, Robin Rimbaud alias Scanner est un bon pédagogue, austère et passionnant. S'étant fait un nom - Scanner - en interceptant des bouts de conversations privées qu'il utilisait dans sa musique, Robin est un bon client pour ce type d'entretien, grâce à un sens marqué de la formule et une certaine aisance d'expression. Il est vrai qu'il a du métier, lui qui a entendu autant de conversations que les techniciens du système des grandes oreilles d'Echelon. Rares sont les cas où la musique électronique diffuse un message aussi brûlant que celui de Scanner, pour qui l'intrusion dans la vie privée n'est qu'une affaire personnelle.

Tu n'éprouves aucun remords à utiliser du matériel d'espionnage à des fins artistiques ?

Non. Le scanner est un instrument. Je n'utilise plus d'extraits de conversations comme je pouvais le faire il y a huit ou neuf ans. Je travaille avec le même équipement mais je ne prends plus que les débris, les sons entre les mots, les textures de ces sonorités.

Que t'inspirent les lois sur le copyright ?

On est à un moment important de l'histoire de l'humanité où il faudrait enfin comprendre que la propriété privée est une idée absurde. La technologie permet de contrôler énormément de choses. Les militaires, la police, les industriels écoutent certaines conversations, et violent quotidiennement l'intimité de personnes, et de façon beaucoup plus violente que la mienne. Il faut en être conscient. Je m'arroge le droit de faire de même, à mon échelle.

Quelle est la distinction par rapport aux autres sources sonores existantes ?

Ce n'est pas tant dans le son que tu traites avec les mêmes machines que dans la nature de ces sources. Si tu veux échantillonner un son dans un disque, un film ou une émission de télévision, il vient déjà avec une histoire. La différence réside là. Tu peux reconnaître l'acteur, la situation, le break de James Brown. Il y a des références qui s'imposent à l'auditeur, c'est sans doute pour cela que les musiciens les utilisent. J'aime les sons innocents qui viennent sans la moindre histoire. Prenons un exemple concret : Aphex Twin avec son hit « Come To Daddy », la voix vient du film Hellraiser. Tout de suite en la reconnaissant tu peux situer le morceau. J'aime les sons qui permettent des interprétations libres, que l'auditeur se fabrique ses références à partir de sa propre histoire. Sinon je crée mes propres sons digitaux, et j'ai développé un logiciel pour les sculpter. En même temps j'utilise la technologie pour ce qu'elle peut m'apporter. Je ne suis pas fondu de progrès technique. Ca peut être terrible de passer sa vie à se tenir à la pointe de l'innovation, il ne faut éviter le piège de la dépendance.

Penses-tu que ce genre de préoccupation puisse interloquer un jour le grand public ?

Je suis moins pessimiste que vous. Il y a quelques années je crois que je n'aurais pas su répondre, mais j'ai trouvé une corrélation intéressante. La peinture a toujours été représentative jusqu'au début du siècle où une forme d'abstraction radicale l'a presque remplacé. Il faut être patient. L'avant garde est déjà dans les films à Hollywood. Quand Bruce Willis se tourne devant la caméra pour parler directement au spectateur, c'est directement inspiré du travail de cinéastes expérimentaux. J'ai réalisé un disque, « Wave Of Light » de Scannerfunk, très dansant et très atmosphérique, expérimental et accessible. Et j'ai fait un album d'easy listening avec David Shea (savant fou de sons, américain, ndr), qui s'appelle « Free Chocolate Love ». Sur mes douze albums, certains sont très heureux. Je me soucie du plaisir de l'auditeur. Il faut éduquer les gens, et encourager les initiatives. J'ai été amené à conseiller des restaurateurs, des décorateurs ou autres architectes d'intérieur. Ils passaient autrefois beaucoup de temps à choisir les assiettes, les petites robes des serveuses, et oubliaient l'accoustique de la salle. Même si c'est pour passer de la mauvaise house music, ils font de plus en plus d'efforts au niveau du sound system, c'est déjà positif.

C'est différent de ton travail pour des installations ?

Oui, puisque souvent je produis de la musique à cet effet. Mais en ce qui concerne juste l'étude des mouvements acoustiques, la localisation du son, c'est assez similaire.

Tu te produis ce soir avec un artiste visuel. Peux-tu nous le présenter ?

Bien sur. C'est Tonne. Il crée tout à partir de 0 et de 1, aucune image n'existe réellement. Ce n'est ni de la photo, ni du film, elles sont développées à partir du son. Les interactions sont assez complexes, et le résultat satisfaisant.

N'as tu pourtant pas l'impression que parfois les concerts expérimentaux peuvent être rébarbatifs pour les non initiés ?

Dans les autres genres musicaux, l'aspect de performance est essentielle, que ce soit un orchestre classique ou un guitariste de heavy metal. Le problème des performances de musique électronique est qu'il est difficile de situer physiquement l'origine du son, et donc le travail du musicien. Les gens ne comprenent souvent pas comment ça se passe, mais dans un sens je crois que l'absence de tout effet spectaculaire est nécessaire dans ce contexte.

Enregistrer des disques est une toute autre affaire que ces performances. C'est difficile pour toi ?

Non, ce sont des expériences très différentes, très temporaires, mais pas plus difficiles à réaliser. C'est une autre forme de mon travail. En fait, c'est comme si j'envoyais une carte postale pour dire que j'existe encore ! Plus sérieusement, je fais toujours entre six et dix projets en parallèle, ce qui me permet de toujours être concentré sur ce que je fais. Dès que je perds de mon attention je fais autre chose. Je fais des conférences à l'université, des bandes originales de film, j'ai une idée de livre et je fais une émission de radio à la BBC où j'interviewe des gens, je diffuse des documentaires. Je ne suis pas un musicien pop, j'ai besoin de me ressourcer en pratiquant la polyvalence.

Parles nous de tes projets à venir.

J'ai deux grands projets en chantier pour cette année. Le premier s'appelle Sound Polaroids avec Tonne. L'idée est que nous prenions des sons et des images d'une ville que nous ne connaissons pas et que nous les confrontions à un public qui habite cette ville. Nous allons le faire à Montréal et en Italie. On va essayer de montrer le côté invisible de ces villes. Les villes ont de nombreux sons qui leur sont propres : le son du trafic, des freins des voitures, des métros, des rideaux métalliques des magasins. On va tenter de créer de l'extraordinaire avec de l'ordinaire. Dans le second projet, que nous allons réaliser au Japon suite à Londres s'appelle Surface Noise. Nous avons pris une grande carte de la ville de Londres. Nous y avons collé la mélodie d'une chanson d'enfants très familière en Angleterre, « London Bridge Is Falling Down », et sur tous les points qui correspondaient aux notes de la mélodie, nous sommes aller visiter les endroits et enregistrer des sons. Ensuite nous avons rejoué ces enregistrements dans un grand bus rouge londonien.

Tu aimes finalement bien le contact humain...

Je ne passe pas ma vie à écouter mon radiateur. J'aime le cinéma expérimental, et je vais aussi voir des films américains du box office, comme tout le monde. C'est important de partager l'information. Il y a 100 ans, si la reine d'Angleterre mourait, l'information mettait cinq jours à te parvenir, aujourd'hui la transmission d'informations est quasi instantanée.

Tu apprécies les collaborations. Un autre avis que le tien te permet de te recentrer ?

Oui les collaborations sont bénéfiques. Et j'aime bien les frictions positives également.

Veux-tu ajouter quelque chose ?

Oui, je voulais dire que j'aimais beaucoup les interviews. Ca me donne une chance supplémentaire de penser.