_

Scanner vs Spooky
Propos recueillis par Guillaume Sorge  

Dignes représentants de la musique électronique "conceptuelle", Scanner et Dj Spooky reviennent sur leur dernière collaboration discographique par le biais interview croisée.

Sorti il y a quelques semaines sur le label de Scanner, "The Quick and the Dead" est un disque réalisé à quatre mains sur lequel les deux producteurs s'attachent à explorer les profondeurs de la musique électronique. Certains diront que les deux musiciens sont plus forts pour bâtir des concepts que pour produire de la bonne musique. Au delà d'un discours théorique que les étudiants en art plastique ne manqueront pas d'apprécier, il serait dommage de passer à côté de ces deux artistes pour qui la musique électronique n'est pas seulement une musique de danse mais aussi un vecteur de recherche et de questionnement artistique.

Est-ce que chacun d'entre vous pourrais décrire la musique de l'autre ?

Dj Spooky : La musique de Scanner représente une réaction à une culture de dispersion. On est tellement noyé dans les fréquences et les transmissions... Le fait de considérer la musique en tant qu'immersion "ambient" reflète le monde technologique et médiatisé dans lequel nous vivons. Ma musique est une critique de l'art conceptuel et de ses ramifications dans la "youth culture". La notion même de "Dj Spooky That Subliminal Kid" (Dj Spooky l'enfant subliminal) représente une recherche textuelle de plusieurs "moi" présente dans la culture américaine. Ici ou ailleurs, le "monde artistique" a toujours considéré la culture musicale afro-américaine comme de l'"Entertainement". J'ai voulu montrer comment cette culture peut devenir un "système de messages". Des noms dans les noms, fonctions et masques, pièges et paris, manières et codes - comme je dis toujours, tout roule... Mes disques sont des archives et ma mémoire est celle de la chaire et du sang. Scanner utilise des fréquences pour critiquer ce milieu, moi j'utilise des disques. Mon surnom "That Subliminal Kid" est tiré d'un vieux roman de William S. Burroughs qui s'appelle "Nova Express". Le personnage est un gamin qui utilise l'environnement qui l'entoure pour créer une narration alternative au lavage de cerveau qu'il voit autour de lui... Robin (NDR : Scanner = Robin Rimbaud) et moi, partageons ce même sentiment. C'est un mix entre "Alphaville" de Jean Luc Godard et "Wild Style", un classique hip hop. Ou quelque chose de ce genre...

Scanner : A travers une grande partie de mon travail sous le nom de Scanner, je me suis impliqué dans un processus de surveillance qui concerne l'accès à la technologie, au langage et aux jeux de pouvoir du voyeurisme. Ma recherche sonore est conduite à travers les autoroutes conmunicationnelles électroniques, utilisant les signaux pris par l'éther, les donnés acoustiques de la ville, les "ou la la !" et le tourbillon de nos vies quotidiennes. De façon similaire, le travail de Dj Spooky crée un espace virtuel improvisé dans lequel le public est libre d'explorer chaque couche sonore et acoustique ; une expression intime et en même temps global du Cyberespace. Une traduction simple, modeste et émouvante des transformations apportées par les nouvelles technologies. Un positionnement apparaît, celui d'un artiste qui peut jouer son rôle d'intermédiaire, qui traduit et rend perceptible les caractéristiques et les métamorphoses de l'environnement qui nous entoure.

Comment décririez vous votre relation avec la technologie ?

Dj Spooky : Il y a une histoire que j'aime raconter quand on me pose cette question. Le "carrefour" dans le sud des Etats Unis était l'endroit ou on allait pour raconter des histoires. Plusieurs chansons de blues parlent de ces carrefours comme d'endroits où les âmes se transforment, où de nouvelles conditions naissent et où les gens sont ouverts et prêts à recevoir toutes sortes d'ensorcellements, de démons, de sorcières et de jeux psychologiques. Il y a une tradition en Afrique de l'ouest qui rappelle ce genre de "lieux culturels inconnus" "le buisson" et il y a une histoire qui s'appelle "My Life in The Bush of Ghosts" ("Ma vie dans le buisson des fantômes") écrite par l'un de mes écrivains préférés, Amos Tutola. "The Quick and The Dead" une mise à jours des années 90 de l'album de Brian Eno et David Byrne, est pris du même titre. Ce disque est une critique de ces nouveaux carrefours que sont les fréquences ou les réseaux. Proust rencontre Afrika Bambataa et en même temps "the nouvelle romain" devient une bande sonore pour la pub Nike... "L'année dernière à Marienbad" devient "The Real World" sur MTV... Ma relation avec la technologie est celle d'un dupeur.

Je pense toujours à Thomas Edison (dont j'utilise la voix dans le 2ème morceau, puisqu'elle représente l'un des premiers moments dans l'histoire de la musique) qui croyait que la radio et le phonographe pouvaient communiquer avec les morts. Il était un disciple de Swedenborg, le philosophe qui croyait dans le concept du "retour éternel" comme Nietzsche... et regardez ce qu'il nous a fait...

En Europe vous avez eu les "flâneurs" ou les "troubadours" qui étaient chargés de se souvenir des événements et des histoires pour des occasions futures... Nous sommes un peu une mise à jour de cette tradition dans un monde ultra hybride. D'une manière générale, je me considère comme quelqu'un d'ouvert vis-à-vis la technologie - c'est juste un autre outil.

Scanner : Je me suis toujours intéressé à la communication et aux façons dont les gens interagissent entre eux. Pour moi la découverte du scanner même (qui est un récepteur radio relativement simple mais de longue étendue) m'a permis de me connecter directement aux langages et aux vies des individus en découvrant un nouvel univers sonore. Les nouvelles technologies sont en train d'écrire une langue incroyablement fraîche et nouvelle dont on a beaucoup à apprendre. Le rythme rapide des progrès technologiques a produit parmi les gens un sentiment d'ignorance ou de frustration par rapport à la technologie... Prenez par exemple les gens qui ne savent toujours pas programmer leur magnétoscope ! De toute façon je suis optimiste et nous utilisons les instruments "actuels" pour produire notre travail, s'il n'y avait pas la technologie cette conversation n'aurait pas eu lieu !

Comment qualifieriez- vous vos contributions au projet ?

Dj Spooky : Comme le mythe de la fusion nucléaire : on s'est envoyé réciproquement des éléments jusqu'au moment où nous étions tous les deux satisfaits ! Echange, dialogue, multiplicité et dispersion culturelle sont des éléments d'informations. Le disque, comme ce mail, était une des correspondances, parmi d'autres, au cours de ma journée. C'était amusant de voir comment quelqu'un d'autre pouvait "séquencer" mon travail. L'échange d'idées et de musique avec quelqu'un ouvert à l'idée du son comme forme d'art a été un plaisir. Les Etats Unis sont un endroit hostile à l'art en général, donc c'est toujours agréable de sortir de ce cadre et de créer...

Scanner : Comme disait Paul, c'était à la fois un échange sonore et esthétique. Chacun a répondu spontanément aux sons de l'autre. D'autres morceaux pourront être écoutés dans le prochain disque "The Quick and the Dead", sûrement remixés. Les rythmes se mélangent aux textures, les mélodies avec les sonorités de fond jusqu'à devenir, au cours des années, des collaborations live.

Qu'apporte cette collaboration à vos musiques respectives ?

Dj Spooky : Etre un Dj veut dire être un archiviste et un activiste du son. En même temps, cela me permet de développer mes méthodes en incluant un ensemble de fréquences du paysage urbain qui est rigolo à faire ! La combinaison de ce genre d'abstraction avec ma critique du rythme et de l'asynchronisme est amusante aussi. Pensez à Mallarmé contre Rimbaud ou quelque chose dans cet ordre la. Tout dépend de quelle version du film / poésie / chanson que tu es en train de prendre en considération. C'est ça que cette collaboration a apporté à ma musique : un sens de l'hyper indétermination - comme si John Cage rencontrait Grand Master Flash avec Ornette Coleman en train de jouer à Space Invaders.

Scanner : La capacité à échanger et partager les idées est fondamentale. Paul et moi nous sommes un positif et un négatif l'un pour l'autre. On est capable de reconnaître les espaces dans les différents sons et les différentes idées l'un de l'autre. Collaborer t'apprend à respecter l'espace de l'autre aussi bien que l'importance du contexte et des extensions des idées réciproques.

Pour conclure, quel conseil donneriez vous l'un à l'autre ?

Dj Spooky : Je pense que Robin travaille beaucoup trop ! Hey Robin ! Prends des vacances de temps en temps... Relax !

Scanner : J'aimerais bien que Paul vienne vivre en Europe, comme ça on pourrait se voir plus souvent et ne pas toujours se rencontrer dans les salles d'attente des aéroports. Un autre conseil pour lui : arrêter de voyager AUTANT !!